Et si ce que nous appelons « temps » n’existait pas ?
Nous couÂrons après lui, nous manÂquons de lui, nous le perÂdons, nous rêvons d’en avoir plus. Il est l’obsession moderne par excelÂlence. Et pourÂtant, quand on prend la peine de l’observer sans habiÂtude ni attente, un doute subÂmerge : existe-t-il vraiÂment ? Mais pas à la manière d’un concept phiÂloÂsoÂphique. Je parle d’un doute plus intime, visÂcéÂral, qui nous oblige à remettre en cause l’échafaudage inviÂsible fonÂdant toute notre perÂcepÂtion de la réaÂliÂté — et de nous-mêmes.
Que reste-t-il si nous retiÂrons le temps psyÂchoÂloÂgique ? Non pas le temps qu’il fait, ni celui que mesurent les aiguilles d’une horÂloge, mais cette trame menÂtale que nous avons superÂpoÂsée à nos jours et à nos soirs. Une trame faite de mémoire, de proÂjecÂtions, de deveÂnir. Une construcÂtion menÂtale où s’agite le moi, touÂjours entre ce qu’il a été et ce qu’il espère deveÂnir. VoiÂlà ce que nous appeÂlons « le temps », comme si c’était une matière inconÂtesÂtable ; alors que ce n’est qu’une idée.
PreÂnons un exemple simple : une femme, la cinÂquanÂtaine, assise à la terÂrasse d’un café. Elle regarde droit devant, mais son regard est ailleurs. Elle revoit le visage de son père, décéÂdé il y a huit ans. Elle pense qu’elle devrait appeÂler sa fille, qui ne répond plus depuis deux semaines. Elle se demande ce qu’elle aurait pu faire difÂféÂremÂment, à quaÂrante ans. Elle imaÂgine son futur dans une maiÂson de retraite. À aucun moment elle ne perÂçoit les bruits de la rue, la vibraÂtion du vent sur sa joue, le goût tiède de son café. Cette femme n’est pas là . Elle est ailleurs. Elle est dans le temps psyÂchoÂloÂgique. Comme nous tous, presque tout le temps.
Cet article est une inviÂtaÂtion. Une disÂsecÂtion douce mais radiÂcale de cette forme de temps qui n’a rien de natuÂrel, et qui pourÂtant gouÂverne nos exisÂtences. Il ne s’agira pas d’en « sorÂtir » comme on fuiÂrait une priÂson dont on connaît la sorÂtie. Mais d’observer cette dimenÂsion avec une intenÂsiÂté calme, pour voir ce qu’elle est — et ce qu’elle n’est pas.
Le passé et le futur : deux fictions tenaces
Le temps psyÂchoÂloÂgique n’est pas linéaire. Il est récurÂsif. Il tourne en boucle, revient sous d’autres formes. Il se régéÂnère sans cesse dans le cerÂveau humain. Chaque souÂveÂnir réacÂtiÂvé est re-fabriÂqué. Chaque proÂjecÂtion est un mirage traÂvesÂti en réaÂliÂté proÂbable. Cette malÂléaÂbiÂliÂté du temps intéÂrieur en fait un outil puisÂsant… pour la soufÂfrance.
Un jeune homme de 28 ans m’a raconÂté ceci : après une rupÂture douÂlouÂreuse, il a pasÂsé deux années à revivre la même scène. Elle, qui claque la porte. Lui, qui reste figé, honÂteux de n’avoir rien dit. Il rejouait cet insÂtant dans sa tête en penÂsant : « et si j’avais parÂlé ? ». Cette répéÂtiÂtion quoÂtiÂdienne, à l’apparence innoÂcente, le mainÂteÂnait dans une douÂleur chroÂnique. Mais ce qu’il ne voyait pas, c’est qu’il ne soufÂfrait pas de ce qui s’était réelÂleÂment pasÂsé. Il soufÂfrait de son idée du pasÂsé – un fragÂment reconsÂtiÂtué, tel un monÂtage holÂlyÂwooÂdien dont il ignoÂrait être le réaÂliÂsaÂteur.
Le futur, de son côté, est tout ausÂsi tyranÂnique. Une proÂjecÂtion perÂmaÂnente de ce que nous vouÂdrions être, obteÂnir, accomÂplir. Dès l’enfance, nous appreÂnons à vivre « pour plus tard ». Ce mécaÂnisme est si ancré qu’il nous semble natuÂrel : on traÂvaille aujourd’hui pour réusÂsir demain, on s’efforce pour receÂvoir une récomÂpense, on sacriÂfie l’instant préÂsent à l’autel du deveÂnir. Mais ce que cache ce futur fabriÂqué, c’est l’insatisfaction actuelle. La tenÂsion de ne pas être — ou d’être insufÂfiÂsant.
Et si « faire le deuil du pasÂsé » ou « plaÂniÂfier le futur » étaient jusÂteÂment les pièges doux de ce temps artiÂfiÂciel ? À force d’entretenir ces deux pôles oppoÂsés, ce que l’on appelle « moi » se déchire entre regrets et aspiÂraÂtions. Qu’est-ce qui resÂteÂrait si l’on ne repenÂsait pas au pasÂsé, si l’on ne disÂpoÂsait d’aucun futur à améÂlioÂrer ?
Le pasÂsé et le futur sont-ils des souÂveÂnirs et des proÂjecÂtions… ou bien des refuges pour un ego qui refuse de mouÂrir ?
L’ego : une fabrication temporelle
On pense souÂvent que l’ego est un excès de confiance, ou un orgueil hyperÂtroÂphié. Mais cette vision est naïve. L’ego n’est pas une opiÂnion sur soi. L’ego est une contiÂnuiÂté imaÂgiÂnaire, tisÂsée dans la trame du temps psyÂchoÂloÂgique. C’est l’histoire que je me raconte sans arrêt : ce que j’ai été, ce que je suis, ce que je veux deveÂnir. C’est là , dans ce récit étaÂlé sur le fil du temps, que je me barÂriÂcade.
ImaÂgiÂnez ceci : une jeune femme qui, enfant, a été humiÂliée par un proÂfesÂseur. Des années plus tard, elle devient cadre sup’ dans une entreÂprise cotée. Elle se bat sans relâche pour « faire ses preuves ». Aucun comÂpliÂment ne lui sufÂfit. Rien ne semble assez. Car en elle, la blesÂsure du pasÂsé est encore vivante. Mais au lieu d’y répondre par l’observation, elle veut guéÂrir en construiÂsant une image inverse — une femme forte. Cette image n’est pas elle. C’est une défense temÂpoÂrelle. Un contre-récit.
Ce que nous appeÂlons « perÂsonÂnaÂliÂté » est souÂvent cette accuÂmuÂlaÂtion de réponses déplaÂcées à des douÂleurs preÂmières. L’ego n’est pas stable ; il est réacÂtif. Il veut durer, même dans la soufÂfrance. Et pour durer, il a besoin de temps. L’idée même de deveÂnir quelqu’un d’autre aliÂmente l’ego. Non pas pour transÂforÂmer, mais pour perÂpéÂtuer. Faute d’un préÂsent vécu en totaÂliÂté, l’ego bâtit un moi imaÂgiÂnaire, situé quelque part entre un avant nébuÂleux et un après hypoÂthéÂtique.
C’est là que le piège se referme : tant que l’on cherche à « deveÂnir » quelque chose (plus calme, plus libre, plus heuÂreux), on reste dans la sphère du moi en quête. Cette quête a un nom : le temps psyÂchoÂloÂgique appliÂqué à l’identité.
Et si l’idée même d’un moi stable, narÂraÂtif et évoÂluÂtif était la plus douce des illuÂsions ?
Temps mécanique vs temps vécu : l’horloge contre la présence
À la naisÂsance, nous ne connaisÂsons pas l’heure. Nous découÂvrons d’abord la lumière, la chaÂleur, le contact. Ce n’est que plus tard que nous appreÂnons à lire une montre, à diviÂser nos jourÂnées, à contracÂter notre actiÂviÂté dans des tranches d’efficacité. Le temps devient alors une strucÂture rationÂnelle à laquelle nous devons nous souÂmettre. Mais cette strucÂture est-elle la vie, ou sa modéÂliÂsaÂtion artiÂfiÂcielle ?
L’ingénieur russe Pavel PtitÂsyn, oublié du grand public, avait tenÂté au début du XXe siècle de créer une horÂloge vibraÂtoire basée sur les rythmes du corps humain au lieu de la mécaÂnique terÂrestre. Il croyait que l’humain, déconÂnecÂté de ses propres cycles, finiÂrait par déveÂlopÂper des pathoÂloÂgies menÂtales colÂlecÂtives. Un siècle plus tard, le burn-out chroÂnique, l’explosion des troubles anxieux, et la dépresÂsion de masse pourÂraient donÂner un étrange créÂdit à son idée.
Le temps psyÂchoÂloÂgique prend racine dans cette couÂpure. On vit contre la montre. On mange à heure fixe, on s’enÂdort sur un agenÂda, on aime selon des règles de timing social. Mais la senÂsiÂbiÂliÂté, elle, n’a pas d’horÂloge. Elle bruisse dans l’imÂpréÂvu, l’inÂsaiÂsisÂsable, l’insÂcrit. Le temps natuÂrel — celui du silence interne, de l’écho d’un regard, du frisÂson qui préÂcède un geste — est inquanÂtiÂfiable.
La désynÂchroÂniÂsaÂtion du corps et du menÂtal en est la conséÂquence directe. On marche, mais on pense à plus tard. On parle, mais on plaÂniÂfie déjà la suite. L’instant, pourÂtant infiÂni, est constamÂment éviÂté.
Un jour, lors d’une ranÂdonÂnée en soliÂtaire dans le Jura, j’ai vécu une susÂpenÂsion étrange. Il n’y avait plus ni « mainÂteÂnant » ni « ensuite ». Il n’y avait que ce vent, ce craÂqueÂment sous mes pas, cette humeur tacÂtile du monde. C’est là que j’ai presÂsenÂti — nul besoin de croire en une éterÂniÂté — qu’il pouÂvait exisÂter une étranÂgeÂté sans durée, un plein sans deveÂnir, une intenÂsiÂté sans lonÂgueur.
Et vous, à quand remonte la derÂnière fois où vous n’avez pas su quelle heure il était, et où cela n’avait aucune imporÂtance ?
Mourir au temps : oser l’absence de devenir
Si le temps psyÂchoÂloÂgique est l’arène où se déveÂloppe l’idée du moi, alors sa disÂpaÂriÂtion implique une mort : la mort de ce moi narÂraÂtif. Or, cette mort ne peut être désiÂrée. Elle ne se plaÂniÂfie pas. Elle s’imÂpose, ou pluÂtôt, elle s’efÂface quand cesse le désir de deveÂnir quoi que ce soit.
CerÂtaines traÂdiÂtions spiÂriÂtuelles — les vraies, silenÂcieuses, non-insÂtiÂtuÂtionÂnaÂliÂsées — en parlent avec pudeur. Mais il n’est pas nécesÂsaire d’adhérer à une foi pour expéÂriÂmenÂter le retrait du temps intéÂrieur. Cela peut suivre une rupÂture, un effonÂdreÂment, un acciÂdent, ou parÂfois… rien. Juste une fatigue de préÂtendre.
Un homme, croiÂsé un jour dans une libraiÂrie de quarÂtier, m’a confié quelque chose d’étrange : après avoir perÂdu son emploi et divorÂcé en à peine trois mois, il s’était retrouÂvé seul, assis sur le sol de son salon vide. Là , il n’attendait plus rien. Pas même une rédempÂtion. Il m’a dit : « j’ai senÂti mes penÂsées, mais je ne vouÂlais plus les suivre. Il n’y avait rien à répaÂrer. J’étais là . » Il ne savait pas s’il devait appeÂler cela de la paix. Il disait juste : « je n’étais plus susÂpenÂdu à un lenÂdeÂmain ».
Cette parole anoÂdine est une clé. C’est dans l’effondrement de l’idée de proÂgrès — y comÂpris perÂsonÂnel — que peut surÂgir une quaÂliÂté d’être que rien ne préÂvoit. Là , il n’y a ni proÂgrès, ni déclin. Mais une tenÂsion nue, une vigiÂlance sans objet, un regard qui voit sans proÂjet.
Nous n’aÂvons pas besoin de méthodes pour « vivre le moment préÂsent ». Cette phrase est un leurre. Le préÂsent ne se conquiert pas. Il se découvre lorsque cesse le bavarÂdage autour du deveÂnir.
Et si nos plus grandes blesÂsures étaient entreÂteÂnues non pas par leur intenÂsiÂté, mais par notre refus inconsÂcient de mouÂrir au temps ?
Abandonner la course du moi
Il n’y a pas de réponse défiÂniÂtive à cette exploÂraÂtion, parce qu’il n’y a pas de point final au regard que l’on porte sur soi-même. Mais ce qui devient de plus en plus clair, c’est que tant que nous vivons pris dans le temps psyÂchoÂloÂgique, quelque chose en nous reste susÂpenÂdu. Non pas susÂpenÂdu au sens poéÂtique — mais dans l’attente d’une verÂsion améÂlioÂrée de nous-mêmes qui ne vienÂdra jamais.
Car cette verÂsion n’existe pas ailleurs que dans l’imaginaire. Elle est une silÂhouette floue lorsque nous disons : « un jour je serai… » ou « quand j’aurais surÂmonÂté ceci… ». Tant que cette phrase reste en nous, l’instant préÂsent reste une salle d’attente. Un moyen. Jamais une fin.
Mais que reste-t-il si nous ne tenÂtons plus rien ? Si nous ne cherÂchons plus à deveÂnir, ni à guéÂrir, ni à chanÂger ? Dans cette radiÂcaÂliÂté — que d’aucuns prenÂdront pour du fataÂlisme, alors qu’il ne s’agit que d’un regard sans filtre — peut appaÂraître une luciÂdiÂté abysÂsale, presque verÂtiÂgiÂneuse. Une luciÂdiÂté qui ne proÂpose rien. Qui ne proÂmet rien. Mais qui voit.
Et dans cette vision, quelque chose se libère. Non pas par choix. Mais par absence de pourÂsuite. Comme une forêt redeÂveÂnue sauÂvage, une rivière repreÂnant son lit, une page que le vent emporte avant qu’on y pose l’encre.
Il ne s’agit pas d’aimer l’instant. Encore moins de s’y accroÂcher. Il s’agit de mouÂrir, menÂtaÂleÂment, à toute temÂpoÂraÂliÂté psyÂchoÂloÂgique. Cela ne renÂdra pas la vie plus douce. Mais peut-être plus vraie.
Et vous, pouÂvez-vous voir en vous ce mécaÂnisme incesÂsant du deveÂnir — et le susÂpendre, même un insÂtant, sans jugeÂment et sans but ?
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